Exceptionnelles ces places de l’autre côté de la scène, face au public! Un vrai spectacle de voir les expressions données par le chef d’orchestre aux musiciens!

Salle Pleyel


Beethoven – Concerto pour piano n°4, 3ème mouvement

Je vous propose de vous livrer les idées clés de la conférence donnée par François Jullien, philosophe et sinologue, lors de la 2ème rencontre du Club des Pilotes de Processus, le 24 novembre 2006.

I – Le potentiel de situation

Les occidentaux ont toujours essayé d’appliquer un modèle à la réalité. En stratégie militaire, c’est le plan de guerre que l’on passe en revue; dans le monde de l’entreprise, les objectifs de croissance et autres plans marketing. Les programmes électoraux, la constitution, ne sont rien d’autre que des modèles théoriques que l’on essaie par la suite de faire entrer, avec plus ou moins de succès, dans la réalité. Avec plus ou moins de succès car intervient dans la pratique ce que l’on pourrait appeler “les circonstances”. Clausewitz, père de la stratégie militaire occidentale moderne (la guerre absolue) explique que la guerre est “ce qui dérape toujours”, ce qui ne se fait jamais comme cela avait été prévu. C’est là son essence : la guerre est un gigantesque dérapage dont l’issue est l’anéantissement de l’ennemi.

« Vers dix heures du soir, Weirother [Le général autrichien] arriva avec ses plans au quartier général de Koutouzov [le russe] où devait se tenir le conseil de guerre.[...] La vivacité et la hâte perpetuelle de Weirother, le grand ordonnateur de la bataille, offrait un contraste saisissant avec l’attitude maussade et somnolente de Koutouzov qui tenait de mauvaise grâce le rôle de président de ce conseil.[...] Si les membres du conseil purent croire au début que Koutouzov faisait mine de dormir, les sons que laissa échapper son nez durant la lecture qui suivit leur prouvèrent que le général en chef ne songeait nullement à manifester son mépris pour le dispositif proposé ou pour quoi que ce fût, mais qu’il s’agissait pour lui d’une chose bien plus importante, de la satisfaction d’une exigence de la nature humaine, d’un incoercible besoin de sommeil. »

Tolstoï – Guerre et paix (Troisième partie, XII)

Jolie image que ce général russe qui s’endort pendant que l’autrichien se plonge dans ses plans de bataille. Le russe sait que la bataille d’Austerlitz ne se livrera pas comme prévu. Mais ne nous trompons pas : quelque part, la puissance de l’occident vient de sa capacité à avoir su modéliser le réel, à avoir cru en la science physique. Les chinois ont certes utilisé les mathématiques, mais au contraire des grecs ils ne les ont jamais perçues comme un langage, comme le langage dans lequel a été écrit le monde.

Pourtant, à force d’affiner nos modèles de la réalité, on peut en venir à se poser la question suivante : ce qui est inmodélisable est-il pour autant incohérent ?

Chez Sun Zu, la préparation d’une guerre est bien différente. On commence tout d’abord par évaluer les rapports de force, le « potentiel de situation ». On ne projette pas un plan mais on se sert de facteurs favorables. Dans le monde de l’entreprise, on parlerait volontiers de marché « porteur » à exploiter, sur lequel s’appuyer. Finalement, courage et lâcheté ne sont que les effets d’un potentiel de situation, explique Sun Zu. L’objectif du stratège est de faire en sorte que la situation amène au courage de ses troupes. « Encerclé, l’ennemi s’aguerri. Il vaut parfois mieux le laisser fuir quitte à le rattraper ensuite », disait Machiavel. Le stratège chinois cherche le profit et non pas le but. Il cherche à gérer la variable, la situation en fonction du profit qu’il peut en tirer. A l’opposé de Carl Von Clausewitz, Sun Zu explique que la guerre ne dévie pas mais qu’elle est le résultat d’un potentiel de situation. Il ne faut engager le combat que lorsque le potentiel de situation est avec soi.

Les occidentaux définissent un modèle pour ensuite l’appliquer. Ils mettent en place des moyens pour atteindre une fin. Les chinois, eux, exploitent des conditions, et voient les conséquences que peuvent avoir le potentiel de situation. Etre stratège, c’est détecter l’effet en amont, percevoir les conséquences indirectes d’une action. Une guerre réussie pour Sun Zu est une guerre gagnée sans même livrer bataille. C’est se retrouver devant un ennemi déjà défait, vaincu. En sorte, si l’ennemi est rassasié, affamez-le avant de livrer bataille, s’il est reposé, fatiguez-le.

Finalement, ce « flaire » quasi instinctif permettant de saisir l’occasion s’est peu à peu effacé en occident au profit du paradigme, du modèle, des mathématiques.

II – La transformation silencieuse

Les occidentaux cherchent avant tout à modéliser pour agir. L’homme d’action a toujours été glorifié à travers des représentations épiques, héroïques (Ulysse, chanson de Roland, etc.) au contraire des chinois qui n’ont aucune épopée dans leur histoire : en Chine, l’action s’efface devant le processus de transformation.

Mentius raconte que souhaitant qu’une plante pousse plus vite, il avait tiré dessus : l’effet en la déracinant fut bien évidemment contreproductif. La morale de l’histoire, c’est que la meilleure façon de faire pousser une plante n’est pas de tirer directement dessus, ni de ne rien faire, mais de favoriser indirectement le processus de poussée en bêchant, en arrosant, etc.

Dans la guerre, il en est de même. Il faut faire en sorte que les conditions soient favorable avant de livrer bataille, c’est-à-dire aider ce qui vient tout seul. Il s’agit d’une efficacité discrète.

En Chine, on dit qu’un « Grand général » est un bien piètre général car il s’est fait remarquer en prenant des risques inconsidérés. En revanche, le bon général est celui qui remporte des victoires sans mérite, faciles : s’évertuant à préparer une situation favorable, le bon général se trouve devant un ennemi déjà défait.

Le propre d’une transformation silencieuse est de ne pas se faire remarquer, de ne pas se démarquer. Elle n’est pas locale, mais globale, continue. Elle ne se voit pas mais son effet se fait ressentir. Grandir, vieillir, sont des exemples de transformation silencieuse.

Aujourd’hui, la puissance de la Chine se mesure bien plus par son potentiel de situation favorable que par sa puissance réelle. La Chine dissout la notion d’évènement.

Pour aller plus loin, cette conférence a fait l’objet d’un ouvrage, Conférence sur l’efficacité (ed. PUF, 2005)

Cette scène mémorable et subtile de la rencontre de Sir Barry et Lady Lyndon. Tout se joue dans l’échange de regards. Prenez le temps de la regarder jusqu’au bout, this is a master piece!


Barry Lyndon de Stanley Kubrick

DéchetsIl existe un moyen efficace d’améliorer le tri des ordures ménagères, voire de diminuer la production de déchets, encore peu exploité en France. Il s’agit de la redevance incitative sur l’enlèvement des ordures ménagères (REOM incitative). L’idée de cette redevance est d’établir un lien entre le comportement du citoyen et la facture qu’il devra payer.

Généralement, cette redevance est constituée d’une part fixe, fonction du nombre de personnes dans le foyer et d’une part variable, fonction du volume du bac, du nombre de levée par semaine, du poids, etc.

A ce jour, seul 0,8 % des communes françaises utilisent ce type de redevance1, alors qu’elles sont très répandues en Autriche, Belgique, Finlande, Allemagne, Luxembourg, Suède, et Suisse. Pourtant, une étude menée par le Ministère de l’écologie et du développement durable2, sur dix communes pilotes, a fait ressortir des résultats tout à faits encourageants et ce malgré les difficultés liées à sa mise en place (message difficile à faire passer, difficultés de gestion des contraintes liées à l’habitat vertical, etc.).

Toutes les expériences montrent que sa mise en place entraîne une augmentation très significative du volume de déchets recyclés (qui ne sont pas taxés, contrairement aux déchets résiduels). Ainsi, la part de déchets valorisés est de 48% en Suisse, contre 20% en France, soit plus du double3.

Si la REOM incitative n’est pas l’unique réponse à apporter au problème des déchets et peut difficilement s’appliquer en zone urbaine, cela n’en reste pas moins un excellent outil dont nous avons tort de nous priver.

Article posté initialement sur http://www.ideescroisees.org


1 – Publication du centre national d’information indépendante sur les déchets : http://www.cniid.org/prodpropre/redevance/redevance.pdf
2 – Causes et effets du passage à la REOM incitative, Etude du Ministère de l’écologie et du développement durable : http://www.ecologie.gouv.fr/IMG/pdf/rapport_final_publie.pdf
3 – Pourquoi la redevance incitative peine-t-elle à démarrer en France : http://www.novethic.fr/novethic/site/article/index.jsp?id=101989