Vérité éternelle ?
« Tu ne tueras point » peut-on lire dans les dix commandements. Dans les religions judéo-chrétiennes, tuer, c’est nécessairement pêcher. Pourtant, si nous avions en ligne de mire un terroriste s’apprêtant à déclencher une bombe atomique, devrions-nous toujours entendre le sixième commandement comme un principe absolu ? Faudrait-il abattre ce terroriste ou le laisser tuer des milliers de gens ?
Notre culture judéo-chrétienne nous amène souvent à penser le bien et le mal de façon statique, binaire. Tel évènement est condamnable dans l’absolu, tel autre est bon pour la société, etc. Mais ceci n’est que notre interprétation toute relative d’un évènement et dépend de notre héritage, de nos valeurs, et même, pourquoi pas, de notre humeur.
La question est alors : s’il n’y a pas une mais des vérités, reste-t-il une place pour le juste et le moral? Dire que rien n’est absolu, nier la hiérarchie dans les valeurs, c’est être nihiliste. Et l’on voit bien le danger d’une telle pensée. Si rien n’est condamnable dans l’absolu, il n’y a plus de justice. Aucune civilisation ne peut être réalisée si chacun a sa propre version de la vérité, sa propre morale.
C’est pourquoi si la Vérité a bien une existence, elle doit être vue comme dynamique et évolutive. Il y a toujours une bonne façon d’agir, mais elle ne peut être gravée dans le marbre. Elle est quelque part, comparable à une sorte de cible mouvante vers laquelle on doit malgré tout essayer de se diriger. On pourrait comparer cela au funambule qui ne peut rester immobile s’il veut garder l’équilibre. Toujours en mouvement, celui-ci n’en a pas moins pour objectif unique de rester sur le fil.
La nuance et l’équilibre
Lorsque l’on entend Georges Bush durant son traditionnel discours sur l’Etat de l’union parler d’axe du mal, cette vision manichéenne fait doucement sourire en Europe. De même lorsqu’un évangéliste explique à un chinois pour quelles raisons sa religion est la religion véritable. L’opposition absolue (bien/mal, vérité/mensonge, etc.) est occidentale.
Dans la civilisation chinoise, le mot vérité n’existe même pas. Bien et mal sont toujours en mouvement entre yin et yang : sans se confondre, ils se nourrissent l’un l’autre. On retrouve partout dans la civilisation chinoise cette idée de mouvement, de circulation entre les dualités.
J’ai eu la chance d’aller en Chine le mois dernier, et notamment à Pékin. Il y a dans cette ville un temple, le Tian tai (Temple du Ciel), dans les jardins duquel se trouve un terre-plein circulaire qui domine les environs. Je fus surpris de voir que beaucoup de chinois s’attroupaient et se bousculaient pour se placer au milieu, sur un point surélevé de quelques centimètres. Je n’ai pas compris tout de suite pour quelle raison ils s’entêtaient à vouloir absolument se tenir à cet emplacement, jusqu’à ce que je découvris que le « Milieu juste et constant » était l’un des fondements essentiels de toute la tradition chinoise : il représente le bien suprême vers lequel tend toute vie. Ce juste milieu ne peut être préservé autrement que dans le mouvement :
Le Maître dit : « L’homme de bien est capable d’être généreux sans gaspillage, de faire travailler le peuple sans susciter rancune, d’avoir des aspirations sans convoitise, d’être grand seigneur sans prendre de grands airs, d’être imposant sans être intimidant » (XX, 2).
Confucius – Entretiens
J’aime beaucoup cette vision de l’homme de bien, qui doit constamment chercher à mesurer ses actions et ses propos. On pourrait d’ailleurs la rapprocher d’une belle phrase de Pascal (ce n’est pas l’un de mes auteurs préférés pour rien) :
« Nous ne nous soutenons pas dans la vertu par notre propre force, mais par le contrepoids de deux vices opposés, comme nous demeurons debout entre deux contraires ; ôtez un de ces vices, nous tombons dans l’autre».
Pascal – Pensées (325 – ed. Chevalier)
Tout est dans la nuance et l’équilibre.

