Penser et choisir sa vie

„Neu moon der Entscheidung… Ich weiß nicht ob es ein Bestimmung gibt, aber es gibt ein Entscheidung. Entscheide dich! Wir sind jetzt die Zeit!“ *

Wim Wenders – Der Himmel über Berlin

* «Nouvelle Lune de la décision… Je ne sais pas s’il y a un Destin, mais il y a la Décision. Décide-toi! Nous sommes le temps présent!»

Il nous arrive souvent d’être obligé de faire des choix cornéliens. Ces décisions, si difficiles soient elles, déterminent notre avenir. Impossible d’y échapper, nous sommes embarqués : ne pas choisir reviendrait à faire le choix de ne pas choisir. Nous sommes finalement tous des êtres engagés. Tous, y compris celui qui n’ira pas voter le 29 mai à la question du Traité Constitutionnel mais cela n’a plus grand chose à voir avec ce dont je souhaiterai vous parler…

Søren Kierkegaard, philosophe danois du XIXème siècle, a écrit un livre autobiographique et parfaitement tragique, Enten – Eller (en français, “Ou bien…, Ou bien…“), dans lequel il raconte la rencontre d’une femme qu’il a aimé toute sa vie : ils s’entendaient si bien qu’ils avaient décidés de se fiancer.

Tout allait pour le mieux jusqu’à ce qu’il prenne conscience un jour qu’il ne terminerait pas sa vie avec elle. Rester ensemble aujourd’hui revenait donc à faire son malheur demain : cette certitude lui déchira le coeur. Parce que sa relation était condamnée, il décida de la quitter.

Quelques années plus tard, son ex-fiancée avait trouvée un nouveau compagnon et s’était mariée. Søren, lui, resta seul toute sa vie. Qu’aurait-il pu faire? Aurait-il dû rester avec elle, avec la certitude de la rendre malheureuse ou avait-t-il bien fait de partir? Horrible question, d’autant plus tragique qu’il en a gâché sa vie.

Quelque soit la solution qu’il eut retenue, le problème restait entier. Afin d’éviter de souffrir demain, il avait pris une décision qui l’amenait dans un malheur certain. Cette lucidité et cette projection dans le futur l’empêchaient de vivre au présent. Mais qu’aurait-il pu faire? Aurait-il dû se crever les yeux et subir des aléas qu’il avait la possibilité de prévoir ? Devait-il s’arrêter de penser pour commencer à vivre ? L’homme serait-il condamné par le simple fait qu’il n’est que par ce qu’il pense? Où l’on se rend compte que l’on peut être prisonnier de son propre futur si l’on n’y prend garde.

Des yeux d’enfants

J’ai vu aujourd’hui une exposition de Matisse au Sénat qui avait pour fil rouge sa correspondance avec André Rouveyre. J’ai été très touché par cette simplicité, cette spontanéité dans ses lettres comme dans ses dessins. Toute sa vie, Matisse a cherché à épurer, à ne garder que l’essentiel ; à la fin de sa vie, ses dessins étaient ceux d’un enfant.

« Dans ce verre, je bois à ta santé tous les jours du vin d’alsace frais et parfumé. Que n’es-tu là. »

L’oeuvre de Matisse est une véritable bouffée d’air frais, un havre de liberté. Elle porte à notre regard une vision du monde telle que nous l’avions lorsque nous l’avons découvert pour la première fois, lorsque tout était encore possible.

Si Søren Kierkegaard avait rencontré Matisse, peut-être ce dernier lui aurait susurré dans l’oreille son secret : « Regarde toute la vie avec des yeux d’enfants ».