J’aime l’idée que l’on ne peut vivre deux évènements différemment qu’à la condition de posséder le vocabulaire pour les discerner.

Eric Orsenna expliquait un jour le drame d’une personne qui vivait toujours ses histoires d’amour de la même manière : il n’avait pas les mots nécessaires pour nuancer et se rendre compte de la particularité de chacune de ses rencontres.

Quelle liberté de pouvoir traduire exactement ce que l’on ressent, repousser les limites de notre langue et percevoir la vie avec une grande diversité de couleurs!

En ce sens, la musique et les arts en général sont des langages qui permettent d’exprimer des sentiments de manière unique et de sublimer certaines émotions. Comment en effet traduire, autrement qu’en musique, la vitalité et la détermination dégagée par le 3ème mouvement du Concerto n°10 pour 2 pianos () ou encore l’harmonie du 1er mouvement du Concerto pour piano n°21 de Mozart ()?

Avoir une connaissance approfondie des langues, c’est pouvoir faire abstraction de celles-ci à tout instant et se former son propre cheminement de pensée. Découvrir les contours de notre héritage culturel pour toucher à l’universel.

D’où vient que l’on recherche le beau fixe, l’immuable et l’acquis alors que c’est précisément l’inconstance et le mouvemement qui font la vie?

J’aime la vie parce qu’elle n’est pas toujours. Ce rayon de soleil est beau parce qu’il est inconstant. Le posséder et je m’en lasserais.

J’ai réécouté récemment l’introït du Requiem de Mozart. J’étais au beau milieu de la rue, avec mon iPod quand soudain je me suis mis à pleurer.

C’était comme une révélation, quelque chose que je n’avais jamais compris dans cette oeuvre : j’ai revécu un instant extrêmement fort de la mort de mon père.

Toute notre famille, tous nos amis étaient là pour assister à la cérémonie religieuse. C’était très touchant de sentir près de soi toutes ces personnes qui d’un regard vous réconfortent et vous protègent.

Quelques temps auparavant, nous avions décidé mes trois frères et moi d’emmener nous-même notre père dans l’église. Nous trouvions cela symboliquement fort mais j’avais si peur de ne pas arriver à le porter, toute mon attention était focalisée sur la manière de le faire. Comment prendre appui, comment le maintenir, comment synchroniser mes pas sur ceux de mes frères… Que de questions terre-à-terre qui pourtant monopolisent la pensée. Comment en effet ne pas redouter de fléchir sous le poids de toutes ces années, de toute cette période révolue?

C’est ainsi que nous sommes entrés dans la nef.

Peu à peu, j’ai commencé à prendre conscience de l’environnement dans lequel j’évoluais. Mon père tout d’abord, juste là dans cette boîte et que je ne reverrai jamais en ce monde, cette présence froide et silencieuse au milieu de nous. Mes frères ensuite, ce lien qui nous unissait et que nous supportions ensemble. Ma mère, seule et démunie au milieu de tous ces gens. Puis la famille, les amis, toute cette attention, tous ces regards portés sur nous, toute cette compassion. C’est comme si j’étais emporté, balayé comme un néant. Prise de conscience de ma finitude et de ce lien entre nos destinées. Toute cette agitation alors que nous ne sommes rien.

Cette montée en puissance du tragique dans l’introït du Requiem de Mozart retranscrit tellement bien cette prise de conscience progressive! Mozart avait vraiment du génie…

Un dimanche, je me réveillerai le premier dans la maison. Ce sera un matin de printemps, le premier matin où l’on peut entrouvrir la fenêtre sans avoir froid, et laisser l’air emplir la pièce de fraîcheur. A travers les rideaux, un soleil orangé, encore hésitant, viendra caresser les murs du salon.

Dehors, les murmures d’une ville endormie, comme si le temps s’était arrêté un instant. Ma femme me rejoindra, nous prendrons notre petit déjeuner et partagerons ensemble ce moment de quiétude, où les soucis deviennent insignifiants, lointains.

Peut-être écouterons-nous la magnifique Sonnanbula de Bellini…

… ou encore la Suite pour Violoncelle n°1 de Bach…

Chaque fois que j’écoute l’une de ces deux oeuvres, je ressens quelque chose de semblable à ce que je viens de vous décrire.