Dehors, une belle nuit claire, tout le monde dort. Dans la maison une seule pièce éclairée, ma chambre. Je veille sur ma ville… On est si bien chez soi! Le moment idéal pour apprécier la petite Nocturne Op.32 n°1 de Chopin .
J’aime beaucoup l’association entre les Nocturnes de Chopin et son petit Chez Soi la nuit.
Cela me fait d’ailleurs penser à une autre association nocturne que j’aime beaucoup, c’est celle entre un passage des Mémoires d’outre-tombe et la Sonate au Clair de Lune de Debussy :
« La nuit, quand les fenêtres de notre salon champêtre étaient ouvertes, madame de Beaumont remarquait diverses constellations, en me disant que je me rappellerais un jour qu’elle m’avait appris à les connaître : depuis que je l’ai perdue, non loin de son tombeau, à Rome, j’ai plusieurs fois, au milieu de la campagne, cherché au firmament les étoiles qu’elle m’avait nommées ; je les ai aperçues brillant au-dessus des montagnes de la Sabine ; le rayon prolongé de ces astres venait frapper la surface du Tibre. Le lieu où je les ai vus sur les bois de Savigny, et les lieux où je les revoyais, la mobilité de mes destinées, ce signe qu’une femme m’avait laissé dans le ciel pour me souvenir d’elle, tout cela me brisait le coeur. Par quel miracle l’homme consent-il à faire ce qu’il fait sur cette terre, lui qui doit mourir ? »
Chateaubriand – Mémoires d’outre-tombe, Livre XIII, 8.
C’est l’un de mes passages préféré des Mémoires… Littérature et musique, quel bonheur!
Une autre association nocturne émouvante, entre histoire vécue et musique cette fois-ci, est celle racontée par un officier des FFL à Londres pendant la seconde guerre mondiale. Je l’avais entendu dans un reportage télévisé.
Londres était à ce moment intensément bombardée par les allemands, et la ville était en feu. Comme souvent la nuit, les sirènes retentissaient et tout le monde devait courir aux abris. En effet, les allemands bombardaient souvent la nuit, afin d’être moins facilement repérés par la défense anti-aérienne.
Un soir, cet officier se trouvait dans la rue lorsque les sirènes retentirent. Il n’était pas loin de chez lui, et voulait donc essayer de regagner son immeuble. Les bombardements faisaient rage quand soudain, croisant une rue il aperçut un homme, au beau milieu de la route, qui jouait du piano. Il jouait la très célèbre Sonate au Clair de Lune de Beethoven . Imaginez l’effet qu’a dû lui produire cette vision sur fond de fureur et de flamme!
Imaginez que vous vivez à Leipzig en 1729. A cette époque, la musique est mise au service de la religion et la vie musicale y est relativement peu animée. Bach a accepté la fonction de Cantor à la Thomasschule, c’est-à-dire qu’il enseigne la musique aux élèves de l’université et développe la musique dans les églises de la ville.

Il faut bien penser qu’à l’époque, on entendait très rarement deux fois une même oeuvre, et il est arrivé à Bach de parcourir 300km à pieds pour aller écouter un confrère (Buxtehude à Hambourg). Les gens ne sont pas habitués à aller écouter de la musique, le concert publique n’existe pas encore. La musique est mise au service de la piété, et le très Sage Conseil de la ville n’apprécie pas la musique trop théatrale. La musique est alors considérée simplement comme un outil de la lithurgie pour mettre en valeur les évangiles. Elle est aussi là pour accompagner les naissances, mariages et décès. Décès qui étaient d’ailleurs très fréquents : l’espérance de vie était faible et Bach a perdu 11 de ses 20 enfants. Peut-être est-ce là l’une des sources de la profondeur des oeuvres de Bach?
C’est dans ce contexte que Bach a joué le Vendredi Saint, le 15 avril 1729, l’un des plus grands chef d’oeuvre de l’histoire, la Passion Selon St Mathieu.
Imaginez un peu que vous vous rendez dans cette église, sans se douter de quoi que ce soit et que vous entendez cette ouverture bouleversante, magistrale : Kommt, ihr Töchter, helft mir klagen . C’est un peu comme si vous entendiez d’une voix l’humanité toute entière, ses souffrances, ses espérances.
Kommt, ihr, Töchter, helft mir klagen
Venez, ô vous, mes filles ; et pleurez avec moi.
Sehet ! Wen ? D’en Bräutigam.
Voyez ! Qui donc ? — Le fiancé.
Seht ihn ! Wie ? Als wie ein Lamm.
Regardez-le ! — Comment est-il — Comme un agneau.
Sehet ! Was ? Seht die Geduld.
Regardez ! Quoi donc ? — Regardez comme il est patient.
Seht ! Wohin ? Auf unsre Schuld.
Portez vos regard ! — Mais où donc ? — Sur notre faute.
Sehet ihn aus Lieb und Huld
Regardez-le. Par amour, parce qu’il est bienveillant,
Holz zum Kreuze selber tragen.
Il porte lui-même le bois de la croix.
La Passion Selon St Mathieu est un chef d’oeuvre profond et bouleversant. Si je ne devais emmener qu’une oeuvre avec moi, sans aucun doute ce serait celle-ci!
Remarque : Les récitatifs de l’évangéliste peuvent être plus difficiles à apprécier aux premier abord. C’est qu’il ne sont pas vraiment musique mais plutôt là pour raconter et lier les évènements les uns aux autres. Il ne faut surtout pas s’arrêtter à ça!
Remarque 2 : Une bonne version de la Passion selon St Mathieu est celle dirigée par Harnoncourt, bien orchestrée, aux choeurs poignants.
Je ne peux m’empêcher de rapprocher les Passions de Bach des Pensées de Pascal.
En effet, comment ne pas faire un parallèle entre le Pascal mathématicien et le Bach amoureux de la géométrie et des nombres, entre le dévouement à la religion de Bach et la foi de Pascal?
Chateaubriand a écrit un magnifique panégyrique sur Pascal dans son Génie du Christianisme qui retrace bien le cheminement de pensée de ce personnage exceptionnel :
« Il y avait un homme qui, à douze ans, avec des barres et des ronds, avait créé les mathématiques; qui, à seize, avait fait le plus savant traité des coniques qu’on eût vu depuis l’antiquité ; qui, à dix-neuf, réduisit en machine une science qui existe toute entière dans l’entendement ; qui, à vingt-trois ans, démontra les phénomènes de la pesanteur de l’air, et détruisit une des grandes erreurs de l’ancienne physique ; qui, à cet âge où les autres hommes commencent à peine de naître, ayant achevé de parcourir le cercle des sciences humaines, s’aperçut de leur néant, et tourna ses pensées vers la religion qui, depuis ce moment jusqu’à sa mort, arrivée dans sa trente-neuvième année, toujours infirme et souffrant, fixa la langue que parlèrent Bossuet et Racine, donna le modèle de la plus parfaite plaisanterie comme du raisonnement le plus fort ; enfin, qui, dans les courts intervalles de ses maux, résolut par abstraction un des plus hauts problèmes de géométrie, et jeta sur le papier des pensées qui tiennent autant du dieu que de l’homme : cet effrayant génie se nommait Blaise Pascal. »
Chateaubriand – Génie du Christianisme, III, 2, chap.6.
Bach de son côté aimait beaucoup les nombres et croyait comme Pascal en une logique supérieure, inaccessible, céleste. En jouant avec les nombres, Bach souhaitait peut-être s’en rapprocher? Toujours est-il que si l’exercice nous paraît aujourd’hui quelque peu ésotérique, Bach aimait introduire dans ses oeuvres divers symbolismes numériques.
« Le symbolisme numérique [...] est une manie de l’époque, à laquelle Bach succombe, dans la dernière partie de son oeuvre surout. Selon le principe de Kabbale, il transcrit les lettres en nombres (A = 1, B = 2, etc.), affecte aux mots des valeurs numériques en faisant la somme des valeurs des lettres et donne ainsi une signification symbolique aux nombres.[...]
B A C H
2 + 1 + 3 + 8 = 14 (les 14 morceaux du corps d’Osiris, symbole de la mort et de la résurection)On remarque que :
J. S. B A C H = 9 + 18 + 2 + 1 + 3 + 8 = 41 (inverse de 14)
JOHANN SEBASTIAN BACH = 158 (1 + 5 + 8 = 14)Ou encore : J + S + B = 29 = S + D + G (Soli Deo Gloria).»
Roland de Candé – Jean-Sébastien Bach, p. 266
Bach avait réussi à amener la fugue et le contrepoint à une telle perfection que le genre s’est plus ou moins éteint avec lui : tout avait été fait. Cette musique, dans laquelle l’ordre et la géométrie sont omniprésents, avait tout simplement atteint son apogée.
Avec le temps, ce ne sont pourtant ni les symbolismes numériques de Bach, ni les traités de mathématiques de Pascal que la postérité aura décidé de glorifier. Non. Ce qui est toujours aussi actuel, aussi vivant, c’est la source de foi qu’ils nous ont offert. Les Passions de Bach comme les Pensées de Pascal nous amènent à réfléchir à notre condition d’homme, nous amènent à réfléchir à l’existence de Dieu.
Bach est l’un des plus grands compositeurs qui n’ai jamais existé. Il est l’une des clés de voute de la musique de notre civilisation. Aucun compositeur après lui ne pourra s’affranchir complètement des chefs d’oeuvres qu’il nous a laissés.
Pour apprendre à l’apprécier, je pense que l’on ne peut pas commencer par n’importe quoi. Certains morceaux de Bach sont plus difficiles d’accès que d’autres, car ils peuvent paraître désuets, d’un autre âge. Je pense notamment au Magnificat, chef-d’oeuvre que j’avais vraiment du mal à écouter au début avec ses trompettes et ses flûtes, ou encore aux Concertos Brandebourgeois qui peuvent sembler pompeux, maniérés; On a un peu l’impression d’être en décalage et de ne rien avoir en commun avec cette musique.
En effet, je pense que ce qui fait que l’on aime une musique, ou une oeuvre d’art en général, c’est le fait qu’elle nous révèle une vérité. C’est comme si cette musique ou ce tableau entrait en résonnance, en harmonie avec soi et nous procurait par là de la joie. On se sent transporté vers un niveau supérieur de compréhension, d’amour, de foi, etc.
Ce que j’aime dans la musique de Bach, c’est qu’elle est profondément humaine : elle nous révèle à la fois la grandeur et la misère de l’homme.
La condition humaine, voilà un titre qui me plairait pour l’oeuvre sacrée de Bach.

