Pourquoi l’homme entretient-il un rapport si conflictuel avec la Nature? Pourquoi saccage-t-il des ressources qui ont mis des millions d’années à se former?
Bien sûr, la première réponse qui vient à cette question, c’est que l’homme accepte ce sacrifice au nom du progrès technique, de tout ces avantages qu’offrent une société de consommation. Mais au fond, pourquoi avons-nous accepté d’aller dans cette direction? Comment tout ce gachis inacceptable est devenu, sinon justifiable, au moins tolérable?
Au début de l’humanité, l’Homme n’était qu’un maillon de la chaîne alimentaire. Certes, il avait sa lance et autres outils pour chasser, mais ces derniers n’étaient qu’un paliatif à sa relative faiblesse (absence de griffes, etc.). A ce stade, l’Homme n’avait pas la capacité de transformer son écosystème, il en était dépendant. Puis, peu à peu, il s’est mis à inventer des outils de plus en plus élaborés. La hâche lui a permis pour la première fois de couper des arbres, et d’aménager son territoire. C’est ainsi qu’avec l’agriculture et l’élevage, l’Homme s’est mis à dompter la Nature, à la transformer.
Il est très intéressant pour comprendre ce rapport que nous entretenons avec la Nature de regarder l’apport des religions monothéistes (juive, chrétienne, musulmane) à ce sujet. Toutes ces religions partagent en effet un point commun : elles sont anthropocentristes. L’Homme n’est pas parti intégrante de la Nature, il est au-dessus d’elle.
Vous serez la crainte et la terreur de tous les animaux de la terre, de tous les oiseaux du ciel, de tout ce qui va et vient sur le sol, et de tous les poissons de la mer : ils sont entre vos mains. Tout ce qui remue, tout ce qui vit sera votre nourriture ; je vous donne tout cela comme je vous avais donné l’herbe verte.
Premier livre de la Bible, le livre de la Genèse (chap. 9, 1-15)
Cette dissociation entre l’Homme et la Nature est la conséquence directe de cette puissance croissante que l’Homme a acquis à travers les ages sur son environnement. Nous ne nous sentions plus le besoin d’être dans la Nature, et nos religions se sont construites autour de ce sentiment de domination de l’ensemble des êtres vivants.
Cette lacune dans les textes sacrées me laisse vraiment perplexe. Comment peut-on ignorer que dans la Nature, tout est lié? Sans aucun doute, les monothéismes ont une responsabilité directe dans notre ignorance flagrante de la santé de la planète.
Petit extrait d’une conversation que j’avais eu dans le cadre d’une relation épistolaire en 2006.
Lorsque j’ai terminé mon mastère l’année dernière, j’étais content car j’avais décroché un stage dans l’une de ces “belles entreprises” que beaucoup souhaitent intégrer. Je devais en être fier et, de fait, je l’étais un peu. Avec le recul, je me rends compte que je ne l’avais pas choisi pour moi, mais pour l’image que je renvoyais de moi. C’est donc ainsi que je suis entré en finance dans la holding d’un grand groupe : ambiance costume-cravate-chaussures-un-smic-à-chaque-pied, pas un faux pli, pas un sourire qui pourrait ne serait-ce que suggérer un embryon de vie à l’étage. Les gens ne se disaient pas bonjour d’un service à l’autre. Chacun dans son box, à sa place. Il ne s’agissait pas de travailler mais de renvoyer l’image d’un travailleur acharné, d’où ces situations grotesques où l’on voyait un manager rester jusqu’à des heures impossible alors qu’il n’avait rien à faire.
J’ai alors commencé à me demander ce que je faisais là. Devais-je me résigner pour “réussir”? Etait-ce réellement ça, la vie active si je voulais réussir? Le fait est qu’en plus de cela, j’avais un supérieur qui me faisait refaire trois fois de suite des choses qui, je le savais, n’auraient au final aucune utilité… Comme toujours dans ce genre de situation absurde, lorsque je ne me sens pas en accord avec moi-même, j’ai commencé à avoir un noeud dans le ventre en allant au travail le matin, à me sentir oppressé. J’avais besoin de souffler, de créer, de vivre! Lorsque j’en parlais autour de moi, mes amis ne le comprenaient pas vraiment : j’avais une expérience valorisante dans une bonne entreprise, je DEVAIS être content. Et puis, n’était-ce pas moi qui avait choisi cela?
Quand on regarde bien autour de soi, on se rend compte que beaucoup de gens se sont résignés. Ils prennent pour argent comptant ce que l’on veut leur faire croire comme étant la réussite alors que, tragiquement, ils n’en ont aucune idée. Ils roulent en Porsche Cayenne mais au fond, ils sont tristes, et ils mourront un jour en se disant qu’ils sont passés à côté de tout. Il y a un passage dans le Zarathoustra que j’aime beaucoup et auquel j’ai beaucoup réfléchi à cette époque:
« Quel est-il, ce grand dragon que l’esprit ne veut plus appeler seigneur ni dieu? Le grand dragon s’appelle “Tu-dois”. Mais l’esprit du Lion dit “je veux”.
“Tu-dois” lui fait obstacle, éclatant de dorure, et c’est un animal couvert d’écailles et sur chacune d’elle est écrit Tu dois! en lettres d’or qui brillent.
Des valeurs millénaires brillent sur ces écailles, et ainsi parle le plus puissant de tous les dragons :
“La valeur de toutes les choses elle brille sur mon dos. Toute valeur fut créée, et toute valeur créée c’est moi. En vérité, il ne doit plus y avoir de Je veux!“. Ainsi parle le dragon.
Mes frères, à quoi bon ce lion dans l’esprit? Est-ce qu’il ne suffit pas l’esprit corvéable qui renonce et qui respecte? Créer de nouvelles valeurs, le lion non plus ne le peut pas encore : mais créer pour soi-même la liberté qui crée, cela c’est au pouvoir du lion. Créer pour soi-même la liberté et opposer au devoir aussi un Non plein de sainteté : à cela sert le lion, mes frères.” »Nietzsche – Ainsi Parlait Zarathoustra
C’est ainsi que finalement, au bout de deux mois, j’ai opposé un “non plein de sainteté” et j’ai donné ma démission. Je n’avais aucun backup, l’école ne pouvait me redélivrer de nouvelle convention et je devais absolument trouver rapidement un emploi pour valider mon année. J’étais dans une situation risquée, mais j’étais heureux. Ce jour où j’ai annoncé à mon supérieur que je souhaitais arrêter là, ce jour-là je me suis vraiment senti vivre. J’avais vaincu ce grand “dragon” et compris que le bonheur, ce n’était pas avoir un beau poste dans une belle entreprise. Ce qui rend heureux, c’est d’aimer. D’aimer ce que l’on fait, les gens avec qui on le fait et la raison pour laquelle on le fait.
J’avais un tel besoin de respirer, j’ai pris un billet pour le maroc du jour au lendemain et je suis parti 15 jours me ressourcer, prendre le temps de réfléchir, voir le désert (et dormir dans les dunes à la belle étoile!), contempler.
Je suis rentré apaisé, plein d’une nouvelle énergie. En un mois, j’ai trouvé le poste rêvé. J’ai compris que ce n’était pas tant le travail que l’esprit dans lequel on le faisait qui était important. J’ai le sentiment d’être apprécié pour ce que j’apporte à l’entreprise et finalement j’ai tout gagné à quitter cette holding!
Martin, le 09 mars 2006.
Le soleil d’hiver
Assis à mon bureau, pressé par les évènements, les actions s’enchaînent rapidement. Un peu stressé, je lève la tête de mon écran, regarde par la fenêtre et vois le soleil d’hiver, immuable, qui caresse les pavés de la rue. Je me sens immédiatement réconforté, apaisé.
La sécurité
Dans une position risquée je recherche la sécurité, en parfaite sécurité je ne me sens plus vivre.
La rencontre
Un homme rencontre une femme. Il découvre qu’ils partagent une passion similaire. Lui est attiré par elle, elle moins. L’homme veut plaire dans la discussion, pas forcément lucide sur ses chances. Il accentue l’importance dans sa vie de cet intérêt qu’ils ont en commun. Elle, qui possède plus de recul sur la situation, trouve incongru le fait que cette passion occupe tant d’espace dans sa vie. En voulant plaire, il s’est perdu.
J’ouvre les bras, je prend ma première respiration et c’est la vie. Balloté dans les flots des évènements, passant d’une chose à une autre, et passe le temps, passe les évènements, je vis. Bientôt je devrais mourir aussi.
Le peu que je suis, le peu qu’il restera de moi. Quel sens y a-t-il à tout cela?
Au travail, nous avons des objectifs, nous réflechissons sur de grandes feuilles Excel et dans chaque feuille il y a des cases et dans chaque case il y a des chiffres et dans chaque chiffre une réalité. Cette réalité ne veut rien dire à personne d’autre qu’à moi. Demain périmée, nous passerons à autre chose, et passe le temps, passe les évènements. Pourquoi sommes-nous là?
C’est que cette terrible philosophie de l’évènement oublie la plus belle chose qui soit, le coeur. Ce coeur qui donne le sens aux évènements. Lorsque j’aime ce que je fais et avec qui je le fait, je comprends alors pourquoi je le fais. Les grands évènements d’une vie sont ceux où l’on aime, car le coeur apporte cette dimension que les choses et l’esprit n’ont pas.
« Les oeuvres sont des formes vides, la Vie y pénètre par le secret de l’intention pure » – Ibn Ata Allah
Mère Thérésa, interrogée sur ce qu’elle pensait de la démonstration scientifique du dernier prix Nobel de l’époque, avait répondu : « Je crois en l’amour et en la compassion ». Quelle magnifique réponse!
Aller sur la lune, découvrir un nouveau théorème, vivre cent ans, qu’est ce au regard de l’éternité? Rien n’est comparable et aussi intemporel que l’élan du coeur et de la charité.
Je vous propose de vous livrer les idées clés de la conférence donnée par François Jullien, philosophe et sinologue, lors de la 2ème rencontre du Club des Pilotes de Processus, le 24 novembre 2006.
I – Le potentiel de situation
Les occidentaux ont toujours essayé d’appliquer un modèle à la réalité. En stratégie militaire, c’est le plan de guerre que l’on passe en revue; dans le monde de l’entreprise, les objectifs de croissance et autres plans marketing. Les programmes électoraux, la constitution, ne sont rien d’autre que des modèles théoriques que l’on essaie par la suite de faire entrer, avec plus ou moins de succès, dans la réalité. Avec plus ou moins de succès car intervient dans la pratique ce que l’on pourrait appeler “les circonstances”. Clausewitz, père de la stratégie militaire occidentale moderne (la guerre absolue) explique que la guerre est “ce qui dérape toujours”, ce qui ne se fait jamais comme cela avait été prévu. C’est là son essence : la guerre est un gigantesque dérapage dont l’issue est l’anéantissement de l’ennemi.
« Vers dix heures du soir, Weirother [Le général autrichien] arriva avec ses plans au quartier général de Koutouzov [le russe] où devait se tenir le conseil de guerre.[...] La vivacité et la hâte perpetuelle de Weirother, le grand ordonnateur de la bataille, offrait un contraste saisissant avec l’attitude maussade et somnolente de Koutouzov qui tenait de mauvaise grâce le rôle de président de ce conseil.[...] Si les membres du conseil purent croire au début que Koutouzov faisait mine de dormir, les sons que laissa échapper son nez durant la lecture qui suivit leur prouvèrent que le général en chef ne songeait nullement à manifester son mépris pour le dispositif proposé ou pour quoi que ce fût, mais qu’il s’agissait pour lui d’une chose bien plus importante, de la satisfaction d’une exigence de la nature humaine, d’un incoercible besoin de sommeil. »
Tolstoï – Guerre et paix (Troisième partie, XII)
Jolie image que ce général russe qui s’endort pendant que l’autrichien se plonge dans ses plans de bataille. Le russe sait que la bataille d’Austerlitz ne se livrera pas comme prévu. Mais ne nous trompons pas : quelque part, la puissance de l’occident vient de sa capacité à avoir su modéliser le réel, à avoir cru en la science physique. Les chinois ont certes utilisé les mathématiques, mais au contraire des grecs ils ne les ont jamais perçues comme un langage, comme le langage dans lequel a été écrit le monde.
Pourtant, à force d’affiner nos modèles de la réalité, on peut en venir à se poser la question suivante : ce qui est inmodélisable est-il pour autant incohérent ?
Chez Sun Zu, la préparation d’une guerre est bien différente. On commence tout d’abord par évaluer les rapports de force, le « potentiel de situation ». On ne projette pas un plan mais on se sert de facteurs favorables. Dans le monde de l’entreprise, on parlerait volontiers de marché « porteur » à exploiter, sur lequel s’appuyer. Finalement, courage et lâcheté ne sont que les effets d’un potentiel de situation, explique Sun Zu. L’objectif du stratège est de faire en sorte que la situation amène au courage de ses troupes. « Encerclé, l’ennemi s’aguerri. Il vaut parfois mieux le laisser fuir quitte à le rattraper ensuite », disait Machiavel. Le stratège chinois cherche le profit et non pas le but. Il cherche à gérer la variable, la situation en fonction du profit qu’il peut en tirer. A l’opposé de Carl Von Clausewitz, Sun Zu explique que la guerre ne dévie pas mais qu’elle est le résultat d’un potentiel de situation. Il ne faut engager le combat que lorsque le potentiel de situation est avec soi.
Les occidentaux définissent un modèle pour ensuite l’appliquer. Ils mettent en place des moyens pour atteindre une fin. Les chinois, eux, exploitent des conditions, et voient les conséquences que peuvent avoir le potentiel de situation. Etre stratège, c’est détecter l’effet en amont, percevoir les conséquences indirectes d’une action. Une guerre réussie pour Sun Zu est une guerre gagnée sans même livrer bataille. C’est se retrouver devant un ennemi déjà défait, vaincu. En sorte, si l’ennemi est rassasié, affamez-le avant de livrer bataille, s’il est reposé, fatiguez-le.
Finalement, ce « flaire » quasi instinctif permettant de saisir l’occasion s’est peu à peu effacé en occident au profit du paradigme, du modèle, des mathématiques.
II – La transformation silencieuse
Les occidentaux cherchent avant tout à modéliser pour agir. L’homme d’action a toujours été glorifié à travers des représentations épiques, héroïques (Ulysse, chanson de Roland, etc.) au contraire des chinois qui n’ont aucune épopée dans leur histoire : en Chine, l’action s’efface devant le processus de transformation.
Mentius raconte que souhaitant qu’une plante pousse plus vite, il avait tiré dessus : l’effet en la déracinant fut bien évidemment contreproductif. La morale de l’histoire, c’est que la meilleure façon de faire pousser une plante n’est pas de tirer directement dessus, ni de ne rien faire, mais de favoriser indirectement le processus de poussée en bêchant, en arrosant, etc.
Dans la guerre, il en est de même. Il faut faire en sorte que les conditions soient favorable avant de livrer bataille, c’est-à-dire aider ce qui vient tout seul. Il s’agit d’une efficacité discrète.
En Chine, on dit qu’un « Grand général » est un bien piètre général car il s’est fait remarquer en prenant des risques inconsidérés. En revanche, le bon général est celui qui remporte des victoires sans mérite, faciles : s’évertuant à préparer une situation favorable, le bon général se trouve devant un ennemi déjà défait.
Le propre d’une transformation silencieuse est de ne pas se faire remarquer, de ne pas se démarquer. Elle n’est pas locale, mais globale, continue. Elle ne se voit pas mais son effet se fait ressentir. Grandir, vieillir, sont des exemples de transformation silencieuse.
Aujourd’hui, la puissance de la Chine se mesure bien plus par son potentiel de situation favorable que par sa puissance réelle. La Chine dissout la notion d’évènement.
Pour aller plus loin, cette conférence a fait l’objet d’un ouvrage, Conférence sur l’efficacité (ed. PUF, 2005)
Cette scène mémorable et subtile de la rencontre de Sir Barry et Lady Lyndon. Tout se joue dans l’échange de regards. Prenez le temps de la regarder jusqu’au bout, this is a master piece!
Barry Lyndon de Stanley Kubrick
La scène se passe dans le calme feutré d’un TGV. C’est un instant de flottement, un trait d’union entre deux destinations. A travers la vitre, un interminable filé vert et bleu, le paysage de nos campagnes n’est plus qu’un ensemble mouvant de couleurs abstraites. A côté de moi, une petite fille pleine de vie, curieuse de tout : l’interrupteur de son siège a retenu toute son attention. Son père, face à elle, lit tranquillement le journal.
Brusquement, un train croise notre chemin. Surprise et un peu effrayée par la déflagration, elle regarde avec des yeux ronds son père qui baisse légèrement le journal : “Papa, pourquoi on va vite?”
C’est amusant car les questions des enfants sont souvent celles pour lequelles nous n’avons pas de réponse.

Bach – Cantate BWV147, 1ère partie : Herz Und Mund Und Tat Und Leben
Quelqu’un lui avait offert un jour cette bouteille d’un cru exceptionnel, bien au-dessus de ce qu’il n’aurait jamais pu s’offrir. Il savait qu’il ne pouvait décemment l’ouvrir dans des circonstances ordinaires et l’avait donc soigneusement entreposée dans sa cave.
Les mois passèrent, puis les années, sans qu’il n’eût d’occasion à fêter à la mesure de cette bouteille. Bien sûr, il ne manquait pas de l’exhiber comme sa plus grande fierté chaque fois qu’un fin connaisseur venait dîner chez lui. Il la replaçait ensuite soigneusement dans le croisillon de sa cave.
Un jour, alors qu’il en parlait avec un ami, il se rendit compte qu’il avait laissée passer son apogée à force d’attente. Lorsqu’il finît par l’ouvrir, il trouva ce goût désossé du vin qui avait mal vieilli.
Il n’avait pas réalisé que l’évènement exceptionnel qu’il avait tant attendu, aurait pu être à lui tout seul l’ouverture de cette bouteille.

